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DVAR TORAH SUR LA PARACHA: Yaakov et la prière du soir

La faculté d’adaptation des juifs est une qualité qui leur a servi durant leurs périples en exil. Ils étaient régulièrement répudiés et leurs biens expropriés par des décrets sans trop avoir besoin de se justifier, et même il ne fallait convaincre personne.

Mais le juif se refait vite une jeunesse même dans une société nouvelle et dans une langue étrangère. Il ne lui faut pas plus d’un demi-siècle pour se mettre à niveau et pour remettre en place toute une infrastructure adaptée à ses besoins dans une terre plus ou moins hospitalière ou simplement consentante. D’où a-t-il hérité de cette puissance régénératrice ? Comment est-il si bien en mesure d’inventer le tout du rien ?

 

Au début du Midrach Rabba vayétsé, Rabbi Chmouel bar Na’hman propose une introduction, une péti’hata. Cette formule diffère d’un simple Midrach. En effet, une introduction révèle l’esprit et l’essence de tout ce qui va être dit par la suite, dans ce même chapitre ou sujet. Dans notre contexte, la trame est celle de la galoute, de l’exil du Patriarche, Yaakov ou mieux dit Israël. Rabbi Chmouel bar Na’hman veut donc définir l’essence de l’homme qui sort, vayetsé, vers son destin marqué par les pérégrinations et l’instabilité géographique. Jacob, en effet, ne va pas rester sédentaire de très longues périodes durant son existence à venir. Qui est le Jacob de la galoute ?

 

Il se constate complètement démuni, sans argent alors qu’il part chercher une épouse. ‘’Rabbi ‘Hanina a dit : ‘’Isaac a envoyé son fils sans rien lui donner’’. Rabbi Yéhochoua ben Lévi a dit : ‘’Il lui a donné, mais c’est Esaü qui lui a tout dérobé’’. Jacob prie dans cette obscurité nouvelle pour lui. Il récite le Psaume que nous lisons chaque jour…la nuit : chir hama’alot essa énaï el héharim, je lève mes yeux vers les montagnes, ''harim''. Mais harim, veut dire aussi horim, parents, mes enseignants. Mon père, quand il a eu besoin de se marier, l’esclave Eliezer est parti ramener Rébecca flanqué de dix chameaux chargés de richesses.

 

Jacob est seul. Il n’a pas l’appui matériel de ses parents mais pire, il ne peut s’inspirer de leur enseignement. On ne va pas prendre épouse sans avoir rien à lui offrir. Il est lâché à son sort sans horim, sans parents, sans enseignants, puisque leur instruction n’est plus applicable.

Cet épisode est emblématique de toute sa nouvelle destinée. Il va devoir innover, réfléchir de nouveau toute sa conduite ainsi que sa avodat Hachem, son service à D. C’est en cela que le passage développé par Rabbi Chmouel bar Nahman est une péti’hata, une introduction. Le Jacob démuni et déphasé, puis l'autre Jacob celui qui se reprend est à l’image de toute sa galoute. Israël est un éternel innovateur.

 

Ce sont les messages véhiculés par ces deux Maîtres, quand ils décrivent la source du dénuement de Jacob : Son père ne lui a rien donné ou Esaü lui a tout pris. Qu’importe, il est aujourd’hui sans rien ? Que nous rajoutent-ils ? Son père ne lui a rien donné signifie que ce qui lui a été inculqué ne servira pas à grand-chose dans la difficulté de la vie en exil. La Torah d’Isaac est en effet celle d’un homme entièrement spirituel, de surcroît vivant dans sa terre. Son fils va vivre de terribles épreuves et il va lui falloir de nouvelles inspirations, de nouvelles strates spirituelles. Il va devoir aller les chercher lui-même. Ou bien alors, plus effrayant encore, Isaac lui a donné ce qu’il fallait pour vivre en exil, mais Esaü est imprévisible. Il se métamorphose à souhait et dépouille sans cesse Israël qui doit se refaire une survie matérielle et spirituelle. Les assauts, physiques et moraux de l’exil sont nombreux et les dangers deviennent de plus en plus grands et perfides. On a l’impression que la carapace d’hier ne sert plus aux armes d’aujourd’hui. Il faut se régénérer chaque jour.

Vais-je perdre mon espoir en D ? Je ne perdrais pas mon espoir en D. ! Ezri méim Hachem, mon espoir est en D. dit Jacob en fin de ce Psaume que le Midrach met dans sa bouche. C’est ce que clame Jacob face à ces constatations effrayantes. Le questionnement du Patriarche, et sa réponse, sont eux aussi emblématiques de la situation du juif en exil. Il est toujours face à un nouveau gouffre et il se demande à chaque fois si c’est la fin. Car il faut des nouvelles forces, inconnues. Et la réponse revient inlassablement, ezri méim Hachem, mon appui est en D. Une nouvelle facette de D. et de Sa miséricorde pour son peuple apparaît. Le juif se refait continuellement grâce à son inspiration d’ordre divine. Il trouve des forces inespérées enfouies dans la richesse de son patrimoine génétique spirituel et pour cause: Jacob a fait ce même chemin avant nous !

 

Jacob institue la prière du soir, ‘Arvit

Jacob a lui aussi, à l’instar de ses deux prédécesseurs, institué une prière, celle du soir. Il est intéressant de constater que la terminologie de la Torah est différente à chaque fois qu'ils ont respectivement innové une prière. Pour Isaac, il est dit, ‘’vayétsé Its’hak lassoua’h bassadé’’, il est sorti dans le champ pour y discuter la prière de l'apprès midi. Sa prière est tellement en communion avec D. qu’elle est comme une discussion intime. A propos de Jacob le terme est vayfga’ bamakom, il a atteint l’endroit. Pourquoi utiliser ce terme ? Rachi pose cette question et réponds selon l’enseignement du Talmud : Jacob a ‘’sauté’’ miraculeusement jusqu’au mont de Moriah. Il a donc prié à l’emplacement du Temple. Pourquoi avoir entremêlé l’enseignement de la prière à celui de ce miracle ?

 

Car il décrit toute l’essence de la téfila de Jacob et toute sa définition : elle est la volonté de continuer à communier avec D dans des situations inextricables pour la raison humaine. La prière du soir est la recherche de la lumière dans la pénombre. On est propulsé vers quelque chose d’invisible, de trop loin pour nous les humains, mais qui existe nous le savons. Alors, la téfila, celle d’Israël nous en gratifie. 


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