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A quoi rêve une colombe?

La révélation de la mer Rouge s'est transformée en pain, la mane

 

Ramban explique que la mane, le pain qui pleuvait quotidiennement autour du campement des enfants d'Israël dans le désert, a été une matérialisation de la révélation de D. dans la mer Rouge. Le spirituel s'est transformé en nourriture du corps. Ces merveilleuses visions que nos ancêtres ont eut durant leur passages entre les eaux fendues de l'océan, se sont donc cristallisées et les ont nourries durant quarante ans. Ce commentaire confirme les paroles du Talmud (Yoma; 75) selon lesquelles, la mane est le pain des Anges, lé'hem abirim. S'il alimente les Anges c'est donc forcément qu'il est hautement spirituel? Cet enseignement de Ramban est extraordinaire tant il est porteur de profonde vérités, mais nous allons nous contenter de soulever une notion qui est d'actualité, en ce septième jour de Pessah.

 

Nourrir un peuple avec du spirituel à peine converti en matériel, implique de toute évidence qu'ils ont un corps lui-même spiritualisé. Tant et si bien qu'il peut se contenter, pour sa subsistance, de la quintessence de la matière qui n'est pratiquement que révélation de D. Ce que Ramban nous enseigne est donc, que suite au passage de la mer rouge, nos ancêtres ont purifié leur corps et lui ont fait atteindre un niveau tel, qu'il peut désormais ''consommer'' du spirituel. Mais que signifie avoir un corps spiritualisé?

 

Amère et douce, la colombe

 

C'est le Midrach (Béchala'h; 21.5) qui va nous éclairer sur cette particularité du peuple d'Israël:

 

''Yonati bé'hagvé hasélah'', Ma colombe nichée dans les fentes du rocher (Cantique des Cantiques; 2.14), ''Le Saint béni soit-Il a dit: ''Envers Moi, elle est docile comme une colombe naïve, mais face aux nations qui l'empêchent d'accomplir Mes commandements, elle devient féroce comme une bête sauvage''.

 

Nous sommes donc dociles telles des colombes apprivoisées. Mais seul D. a pu nous ''dompter'', Ma colombe nichée etc. et non la leur, celle des autres. Les nations oppressantes, des millénaires durant,  n'ont pu nous éloigner de notre passion pour la Torah et pour notre Créateur. Le juif des temps modernes ressemble toujours à celui de l'antiquité. A quelques nuances près: Il va à la synagogue en se laissant guider par un GPS et il donne la tsédaka en Iphone par carte bleue. Le fonds de la toile reste immuable.

 

Mais il y a un enseignement en filigrane dans ce passage. En mêlant ces deux qualités, de docilité et d'irréductibilité, il laisse entendre que nous sommes respectivement soumis envers D. et intraitables envers les nations, pour exactement la même raison. Tout se passe comme si, Israël possédait une vertu lui permettant de lutter contre ses ennemis,  mais aussi, qui en même temps la laisse se faire dominer par D. sans opposition aucune. 

 

Un corps qui en demande et qui sait refuser

 

Le Midrach relève pour la première fois cette qualité de soumission suite à un commandement dénué de toute logique: Sauter dans les eaux agitées de la mer rouge. Lisons ce passage du Midrach: ''Envers D., ils sont comme une colombe: Ils écoutent tout ce qu'Il leur décrète, comme il est dit à propos du passage de la mer Rouge, le peuple a cru (Chémot; 4,31), et il est dit d'autre part: ''Tout ce que dit D., nous le ferons puis nous le comprendrons'' (Chémot; 24, 5), (Midrach Id.)

 

C'est donc en ce jour de traversée de la mer Rouge que les enfants d'Israël firent preuve de subordination et accédèrent à cette dimension symbolisée par  la colombe. Le peuple d'Israël est sujet de D. mais indomptable face aux oppresseurs, pourquoi et comment? Est-ce simplement par choix de l'esprit et par disposition de caractère? Sûrement aussi, mais pas seulement pour cela.

 

La raison est la suivante: Israël est sanctifié dans sa chair au point où la mitsva, écouter D. devient un besoin charnel. Le juif qui s'éloigne de la conduite ordonnée par la Torah, ressent son mal dans sa chair. Le besoin est corporel au point où il ne peut refuser l'ordre de D. sans souffrir et ne peut obtempérer à celui qui le force à l'encontre de cette nature. C'est pour cette raison qu'il a sauté dans les eaux sans réfléchir aux conséquences de son acte. Il n'a pas pensé aux conséquences peut-être néfastes pour son corps, puisque c'est la chair elle-même qui le lui a demandé! Il n'a plus eut de choix que d'avancer.

 

Ils se comportaient donc comme des Anges et ils ont consommé leur nourriture, lé'hem abirim, la mane. Le Midrach explique que naassé vénichma, tout ce que dit D., nous le ferons puis nous le comprendrons, est une formule qui correspond à la dimension des Anges: ''Qui a révélé à mes enfants ce secret qui est celui des Anges?''. Ceux-ci n'ont, en effet,  pas de libre arbitre pour la bonne raison qu'ils sont faits de spirituel et entièrement feu ardent pour D. Ils ne savent pas refuser et ne le peuvent pas car ce n'est pas dans leur nature. Ma colombe est telle un Ange. Elle se nourrit donc du même pain, la mane.

 

La colombe et les téfiline

 

Enrichis de cette introduction, il ne nous reste plus qu'à contempler la beauté et la précision de la Torah! Nous venons en effet, d'établir que nos ancêtres ont fait preuve d'une pureté de corps, en sautant aveuglément dans les eaux de la mer Rouge. Ils ont de ce fait mérité de consommer le même pain que celui des Anges, qui eux aussi ne peuvent rien refuser à D. C'est le résultat de leur corps spiritualisé.

 

Regardons de plus près l'épisode de la mer Rouge.  Durant ce passage ils ont été, de part et d'autre, entourés de murailles d'eau,  les eaux leur ont servi de muraille, sur leur gauche et sur leur droite (Chémot béchala'h, Chira). Nos sages (Mékhilta) ont commenté ce verset de manière étonnante, ''La gauche, c'est les téfiline et la droite c'est la Torah. Ce Midrach est surprenant car, en plus de sa difficile signification littérale, une autre ambigüité émerge de toute évidence. Est-ce que les téfiline ne sont pas une partie intégrante de la Torah? Pourquoi donc les avoir mis en  face de la Torah comme s'ils constituaient une entité particulière?

 

Ce Midrach révèle en réalité de grands secrets. En effet les téfiline, phylactères, demandent une pureté de corps et d'esprit. Celui qui n'est pas dans une telle disposition, ne peut en aucun cas les porter. C'est ce que nos Sages consignent par gouf naki, un corps propre (Talmud bavli chabbat 49). D'autre part celui qui ne les porte pas est qualifié de pochéa Israël bégoufo, un impie d'Israël dans son corps, une mention qu'on ne trouve pas à propos d'autres infraction. La notion de pureté du corps et son contraire est donc liée à la mitsva de téfiline, pourquoi?

 

Car elle est la marque de la spiritualisation du corps d'Israël, un gouf naki, un corps propre, défait des contraintes et des attraits des sens. Ils doivent être portés avec sainteté et pureté de la pensée.  C'est d'ailleurs le symbole du cuir en provenance de peaux de bêtes. Une manière de dire que la partie la plus matérielle de la bête est consacrée à D. Le corps de l'homme, lui aussi qui est sensé être bestial, est spiritualisé.

 

Celui qui veut les porter doit donc s'orner de cet apparat, sinon la mitsva serait vidée de son sens. Il doit les mettre avec la plus grande des puretés et des propretés, avec le gouf naki, un corps propre.

 

Cela va être une occasion pour constater combien les paraboles des Sages du Talmud sont précises et appropriées.  Ils ont comparé les téfiline aux …ailes de la colombe!!

 

Les téfiline exigent un gouf naki, un corps propre tel Elicha baal kénafayim…et pourquoi est-il appelé ''baal kénafayim'', qui a des ailes? Car une fois, quand les romains avaient décrété que les juifs ne devaient plus porter les téfilines, Elicha est sorti avec des téfiline sur sa tête. Un soldat l'aperçu et quand il l'atteint, il dissimula ses téfiline dans ses mains. Le soldat lui demanda ce qu'il tenait, il répondit: ''Des ailes de colombes''. Il lui ouvrit ses mains et il trouva effectivement des ailes de colombes! (Talmud bavli chabbat 49).

 

La colombe est le symbole du corps spiritualisé d'Israël, nous l'avons démontré par le Midrach au début de ce dvar Torah. Or la colombe symbolise aussi les téfilines qui demandent un gouf naki, un corps propre. Gouf naki, ne se résume pas à un intestin vidé et a des pensées honorables. C'est le secret d'Israël, son corps spiritualisé, prêt à tout accomplir pour satisfaire son D., …la colombe.

 

Deux murailles: La Torah et les téfilines

 

Nous allons maintenant pouvoir expliquer la signification de ces deux murailles. Les eaux de la mer rouge se sont fendues et ont formés deux murailles autour des enfants d'Israël. Celle de droite représentait la Torah et celle de gauche, les téfiline. Où veulent nous induire nos sages à travers ce Midrach?

 

Pour le comprendre il faut savoir que le passage de la mer rouge a été l'occasion pour D. de montrer à Son peuple toute la profondeur du judaïsme. Une simple servante a vu davantage qu'Ezéchiel le Prophète, durant le passage de la mer Rouge. Toutes ces révélations ont été comme un cadeau d'entrée dans le judaïsme, afin de les stimuler: ''Regardez ce à quoi vous êtes destinés si vous persévérez!''. Pas question de jouir immédiatement de tous ces cadeaux, il faut d'abord les mériter.  Ce fut donc un prélude à l'histoire naissante de notre peuple. Un encouragement à persévérer et quelquefois à endurer  notre destinée qui est la recherche de la perfection et au dévoilement final de D.

 

Ces deux murailles représentent en fait les deux apparats d'Israël, ceux que D. lui laisse miroiter. L'une représente la Torah et l'autre est la main brandie contre l'ennemi pour le vaincre. La colombe est spiritualisée et c'est une arme à double tranchant. Elle a la voix de Jacob mais aussi le bras brandi d'Esaü. Elle sait se défendre. C'est ce qu'elle va recevoir de D.  La muraille des  téfiline est le symbole de la force d'Israêl face à ses oppresseurs, comme il est dit,  ''Et les peuples les verront et ils te craindront  (Dévarim 28, 10) ce sont les téfiline (Talmud bavli bérakhot 6, a). Tout se passe comme si la pureté du corps, condition pour porter les téfiline, octroyait aussi une puissance physique. L'une et l'autre concernent la matière. Tu as spiritualisé ton corps, il deviendra donc plus puissant que les autres. Les téfiline sont le signe de notre puissance physique.

 

Comment Israël s'est-il emparé de l'héritage d'Esaü, de ses ''mains'' puissantes?

 

Le Midrach, comme introduction au passage de la mer rouge, rappelle la force d'Israël: sa voix! Hakol kol Yaakov, la voix est celle de Jacob dit Isaac en entendant les paroles réfléchies et pures de l'imposteur venant demander les bénédictions. Hayadayim yédé Esav, les mains (velues) sont celles d'Esaü, poursuit-il avec étonnement.

 

Isaac, dit le Midrach (Chémot Rabba 21, 1), a légué deux héritages à se enfants. A Jacob la voix et à Esaü les mains. Nous avons la Torah et lui, possède la puissance guerrière. Mais Jacob convoite aussi les mains d'Esaü Hayadayim yédé Esav, les mains (velues) sont celles d'Esaü. Si Isaac les lui a légué, c'est qu'il s'agit d'une vertu et non d'un défaut. Esaü ne sait simplement pas s'en servir. Jacob les convoite donc aussi. C'est durant le passage de la mer rouge qu'il les obtient.

 

En effet, avant leur passage dans la mer Rouge, Israël use de sa voix, dit le Midrach: Il implore D. de le sauver des griffes du Pharaon; Vayits'akou béné Israël, les enfants d'Israël ont crié (Chémot 14; 10). C'est ce qui lui fait mériter la muraille de droite, la Torah qui est la voix de notre nation, Hakol kol Yaakov, la voix est celle de Jacob.

 

Mais Israël utilise aussi son corps en sautant dans la mer. Il est comme la colombe qui suit aveuglément son maître. Il a un corps spiritualisé, un gouf naki, ce qui lui donne accès aux téfiline qui sont la puissance d'Israël, sa main brandie contre les nations menaçantes ''Et les peuples les verront et ils te craindront  (Dévarim 28, 10) ce sont les téfiline''. Il mérite une seconde muraille, celle de la puissance physique, celle que Jacob a aussi convoité chez Esaü, ses mains.

 

Jacob ne devient pas un guerrier puissant et dominateur (et sûr de lui…). Il a les mains qu'Esaü aurait du avoir par la bénédiction d'Isaak. Une force au service de D.

 

C'est pour cela que les téfiline sont face à la Torah, non parce qu'ils ne sont pas Torah,  mais parce qu'ils représentent la force dérobée à Esaü par Jacob. Il en a hérité de son père et il aurait du s'en servir pour D., ce qu'il n'a pas l'intention de faire. Ellles auraient du être au service de la Torah la vois de Jacob, par le biais de son frère.  Notre Patriarche s'est approprié de son rôle.

 

Où est notre puissance physique?

 

Le lecteur est en droit de se demander où est notre puissance physique censée être supérieure à celle des nations?

 

La réponse est simple. Le passage de la mer rouge a été tel un stimulant pour notre nation naissante. D. a montré ce à quoi nous pouvons accéder. Avec le don de la Torah, les deux murailles se sont érigées et notre pouvoir est effectivement illimité. Mais la faute du veau d'or a brisée celle de droite. C'est ce que le Midrach affirme: ''Tel le serviteur d'un roi qui a reçu deux vases à garder. Il brisa le premier et trembla de peur. Celui-ci le vit trembler et lui demanda: ''Pourquoi as-tu si peur?''. Il lui répondit : ''Parce que j'ai cassé l'un de tes vases''. Le roi lui dit: ''Fais donc très attention au second!''. De même, vous avez cassé le naassé, l'action, faites attention au nichma, à la compréhension, (à la Torah)!''.

 

Nous avons donc perdu la vertu d'agir. Le gouf naki, le corps spiritualisé n'est plus aussi ressenti et ses conséquences aussi. Nous n'avons plus accès à tant de puissance dans la pratique mais seulement en potentiel. En attendant, ce potentiel a été suffisant, nous l'avons démontré, pour confronter les détracteurs de la Torah et de sa pratique. Mais comme nous l'avons déjà précisé, D. l'a promis et nous l'aurons en retour. Et alors, la colombe, avec cette force elle ne rêvera pas de guerre sainte, mais de paix et de sainteté, de gouf naki,  comme sa nature l'indique.

Rav Yossef Simony

 

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